Exercice délicat : votre humble serviteur est aussi le scénariste des Carnets Secrets du Vatican dont le tome 2 sort ces jours-ci. Qui plus est les deux tomes ont été dessinés par deux frères, Augustin et Dan Popescu qui partagent la même maison, à la campagne, en Roumanie. Mais finalement, on s'en sort plutôt pas mal ! Jugez-en ;-) Photos : Augustin à gauche, Dan à droite.
Il y a 40 ans, les événements de mai 68 atteignaient leur paroxysme en France. D'autres pays s'agitaient, l'Allemagne de l'Ouest, l'Italie, les Etats-Unis surtout, et même ... quelques-uns au delà du rideau de fer... Voici déjà 2 mois en France qu'on célèbre cet événement, émissions, livres, journaux, témoignages, analyses et bla bla bla. Et bla bla bla. Non stop. Tout y passe, ça n'arrête pas. Je me demande si ailleurs dans le monde on en fait autant, enfin bref. Vous êtes roumains. Vous souvenez-vous que, pendant que le quartier latin à Paris était occupé par les étudiants, De Gaulle a effectué un voyage officiel en Roumanie du 14 au 18 mai 1968 ? Dan, tu étais un bébé en '68, mais tu as été journaliste : vu de Roumanie, Mai 68 qu'est-ce que c'est ?
DAN_ Je suis né fin juillet 68, donc un peu tard pour être contemporain de ces événements. J'ai lu dans mon enfance des reportages sur les événements de mai 68 (mon père avait une collection de Paris Match) et je me souviens d'une photo intitulée "le héros est fatigué" montrant un type avec barbe et cheveux longs assis sur la bordure dans le matin, seul, fumant une cigarette, entouré de débris. Belle photo... De toute façon, pour les Roumains, 1968 est l'année de l'invasion de la Tchécoslovaquie et du discours fulminant du Ceausescu contre l'Union Soviétique.
Que retenez-vous de vos enfances et adolescences sous Ceaucescu, quel faits marquants ?
DAN_ Le froid et l'obscurité. La peur constante qui rongeait les adultes, les radios étrangères écoutées en sourdine. Deux heures de télé par jour, une heure dédiée à la famille présidentielle, "les génies des Carpates", "les plus aimés des terriens". Les rares dessins animés annulés parce que Ceausescu visitait une usine... Les aliments rationnés, les cartes pour le pain. Et encore l'atmosphère post-apocalyptique, les quelques heures d'énergie électrique par jour.
AUGUSTIN_ Même enfance, autre adolescence... post-révolution, les festivals rock, les cheveux longs, hé hé !
Que faisiez-vous lors de la chute de Ceaucescu, reconnu coupable de tueries envers son peuple, condamné à mort et fusillé avec sa femme le 25 décembre 1989 ? Où et comment viviez-vous et que faisaient vos parents ?
AUGUSTIN_ J'avais 9 ans. La première chose, j'ai découpé en morceaux la cravate de Pionnier (ndlr : scout à la sauce soviétique, en clair jeune communiste) et j’ai gardé la bordure tricolore que j'ai liée autour de mon bras gauche. Sauf que mon frère aîné tardait à revenir a la maison...
DAN_ Oui, j'étais déjà à Bucarest, révolutionnaire, j'ai dansé dans la rue avec des centaines des jeunes de mon âge, c'était un état de grâce, une explosion de joie. Puis, la nuit est venue avec ses terroristes dont on ne connaît pas encore l'origine, les balles, les cadavres dans la rue... Très vite le deuxième rang du Parti a confisqué cette rébellion, j'ai été très déçu.
Comment avez-vous vécu l'entrée dans l'Europe, ou plutôt dans la CEE il y a presque 18 mois ? Passage violent ? Avant cela comment avez-vous vécu la transition collectivisme/libéralisme ?
DAN_ Il n'y a eu jamais ce collectivisme, la plupart des Roumains ont toujours partagé la pauvreté et les activistes du parti ont toujours été "libéraux", ils avaient leurs magasins avec des produits étrangers et leurs fortunes avant la révolution. Le régime communiste a failli créer l'Homme Nouveau, il a détruit la culture roumaine et la petite bourgeoisie, et a fait place à la grande corruption, qui survit. Les anciens activistes sont les grands capitalistes d'aujourd'hui.
AUGUSTIN_ On s'attendait à un choc, mais rien n'a changé. Evidemment, c'est un peu mieux maintenant, depuis "l'entrée dans l'Europe", on peut circuler librement.
Vous avez 12 ans d'écart, quels ont été vos parcours respectifs, comment en êtes-vous venus à pratiquer le même métier ? Vous m'avez un jour parlé de l'importance de PIF dans vos lectures, et aussi que vous avez appris le français en regardant M6, ainsi que l'italien en regardant la RAI je crois ? Quelles sont vos influences et vos sources d'inspiration ?
DAN_ En effet, on a appris le français avec l'aide de PIF, à la maison et à l'école, mais en regardant les télés françaises nous avons eu l'expérience du français parlé. MangaZone sur MCM a été une révélation. Et puis on a vu des émisions dédiés a la BD sur ARTE. Moi, je pensais que la BD était morte, j'avais lu un long article en 1990, "On ne peut plus intéresser la génération Game Boy avec des cases et des bulles".
Mais nous avons toujours voulu faire des bandes dessinées, j'ai encore toutes les PIF de 1968 (c'était une bonne année !). Dans les années 70 notre père se réveillait tôt le matin pour aller au kiosque prendre Rahan, qui était imprimé en Roumanie.
Après la révolution, on a réussi à acheter quelques comics, Batman, Superman, Hex. Et finalement des mangas, GUNNM en particulier, qui est un chef d'oeuvre.
AUGUSTIN_ Les mêmes influences, d'Astérix à Corto Maltese. Avec les 12 ans d'écart, c'est facile d’expliquer pourquoi on fait le même métier, Dan m'a mis le crayon dans la main et m'a poussé vers la BD. Et je me suis laissé aller avec joie !
Avez-vous été publiés ailleurs ? Comment vous êtes vous fait connaître en France ? Comment Jean-Luc vous a-t-il recrutés ?
DAN_ En tant que journaliste, j'ai convaincu le directeur de l’agence de presse pour qui je travaillais de me donner la direction d'une revue de BD dans les années 90 mais ça c'est arrêté après quelques numéros, les Roumains ne sont pas intéressés de la BD, la vaste majorité ne connaît même pas le concept. J'ai renoncé au journalisme après 10 ans pour faire de l'illustration de livre.
AUGUSTIN_ L'illustration de livre, voilà mon premier métier, mais avec l'idée d'arriver un jour à dessiner des BD françaises.
Un jour, j'ai vu sur Internet une petite annonce, Jean-Luc Istin cherchait des dessinateurs pour ses nouvelles collections ("amateurs s'abstenir"), et je me suis présenté. Après un test sur trois pages, il m'a proposé les Carnets Secrets.
DAN_ J'ai aidé Augustin avec quelques story-boards et en les voyant Jean-Luc m'a offert l'opportunité de story boarder Sang du Dragon. Ont suivi Zodiac Killer sous pression de dead line et Les Carnets tome 2.
Vous venez de réaliser l'un et l'autre un Carnet Secret du Vatican, vous y avez consacré respectivement 18 mois et 12 mois, que diriez-vous en quelques mots de chacun de ces albums ?
AUGUSTIN_ Pas vraiment 18 mois, come on ! Simplement je me suis rendu compte que je n’étais pas parti sur la bonne route avec les premières 8 pages et j'ai fait tabula rasa en recommençant ! Et il me semble que le résultat a été sur mesure. A Angoulême, le tirage s'est épuise en trois jours et il y avait tant des gens qui n'ont pas réussi à trouver un album (mais j'ai encore fait des dédicaces sur des affiches !).
DAN_ Le scénariste m'a plongé directement dans la foule pendant les Fêtes de San Fermin à Pampelune et dans les rangs de l’armée de Charlemagne ! Une histoire passionnante de quête de soi.
Quand tu es venu en janvier à Angoulême, Augustin, c'était ton premier voyage en France, quelles ont été tes sensations ?
AUGUSTIN_ Les gens ! Des visages lumineux, des gens bienveillants, des policiers gentils. Généralement, l'état de civilisation. Et bien sûr les immanquables mendiants que de temps en temps le gouvernement français renvoie en Roumanie avec des cochons et des moutons.
Nous avons rencontré un journaliste Augustin et je me suis mal exprimé sur un point : je lui ai dit que l'histoire racontée au tome 1 aurait pu être abordée sous l'angle d'une affaire d'espionnage, CIA, KGB ou je ne sais quoi. Du coup, d'autres chroniqueurs ont trouvé que ça manquait de curés ! Pourtant, tout du long il y a des bons gros morceaux de Vatican à mes yeux. Par exemple, le nom de l'héroïne et ses origines évoquent la figure de Marie, l’opposition symbolique entre les 2 grandes doubles pages qui rythment l'album, la Révélation pour la première, l'Initiation pour la seconde, opposition qui sépare nettement les religions dites du Livre des autres cultes ou spiritualités... On est tout du long dans la paraphrase de la Genèse... d'autres choses encore, des choses qui ne seraient jamais apparues dans une histoire d'espions du MI-6. Bref : le tome 2 vous semble-t-il plus explicite ?
AUGUSTIN_ Ma che centra il Vaticano ? On est dans la fiction, non ?
DAN_ On ne doit pas êtres trop explicites, après tout, ce sont des Carnets Secrets, on les découvre peu a peu !
Dan, je crois que je t'ai embarassé avec l'évocation de la tauramachie, j'ai d'ailleurs supprimé une scène de corrida, tu craignais que nous fassions l'apologie de ce genre de chose, mais bon, ça fait partie du décor et Pampelune était LE lieu de l'action, impossible de déplacer l'histoire... Je laisse d'ailleurs aux lecteurs le soin de chercher la symbolique du taureau chez les celtes. Du coup, juste à la fin on voit des manifestants anti-corrida, petit clin d'oeil spécialement pour toi rajouté un extremis !! Le débat est très vif en France, la feria de Nîmes vient de se dérouler il y a quelques jours et pas mal de sujets pour/contre ont surgi dans toute la presse nationale ! Quelle est ta position là dessus ?
DAN_ Je viens d'un pays ou il n'y a le moindre respect pour les animaux, ou on tue des chevaux aux coups des batons dans la rue, ou on tue des chiens dans la rue, ou on torture des chats, j'ai vu des images qu'il faut mieux taire. Mais qu'on maintienne des traditions barbares, sanguinaires, dans l'Europe d'aujourd'hui, pour moi c'est une incoherence finalement politique inexplicable.
Êtes-vous imprégnés du christianisme orthodoxe malgré l'ère communiste ou bien vous est-il aussi étranger que le catholicisme ?
DAN_ Nous avons des parents de toutes les confessions, orthodoxes, catholiques, neoprotestants. On se sent plus proches des neoprotestants. Malheureusement, l'église orthodoxe est encore loin de ce qu'elle devrait être sur le plan social, mais il y a des efforts.
AUGUSTIN_ J'ai dû prendre aux bottes le pope qui est venu a la maison en me demandant d'embrasser l'icône. Sinon, il m'avait menacé, la communauté orthodoxe allait me lapider dans la rue ! Un crétin qui était facteur postal et s’était enfui avec les retraites de ses actuels paroissiens!
Quels sont vos projets ?
AUGUSTIN_ Pour le moment, je dessine les premières pages de La Rose et La Croix tome 3.
DAN_ Moi, je suis sur le story-board du Sang du Dragon Tome 4.
J'ai été très heureux de vous découvrir et de travailler avec vous. Merci les gars ! A bientôt.
DAN et AUGUSTIN_ Un grand merci a toi aussi !